Un coup d'oeil dans le métro

 

 

Par Thomas Pitrel, en enfer (vers la station Ménilmontant)

 

Tout ce que vous n’avez jamais voulu ou imaginé faire, nous allons le crash-tester pour vous. Histoire de mettre tout de suite les points sur les i, The Ground vous embarque dans une plongée frapadingue au cœur du sous-sol parisien. Une journée dans le métro, de l’ouverture à la fermeture, sans aucune distraction ni destination. Un beau défi pour observer les nouveaux monstres.

 

Les toutes premières rames MF01 (ou MF 2000) ont été mises en service il y a trois semaines sur la ligne 5, mais c’est encore un vieux modèle des années 60, le MF67F, qui fait jouer son frein rhéostatique pour s’arrêter en face de la station Gare du Nord, direction Bobigny. Il n’est que 8h50 mais sur le quai d’en face un mec beugle déjà un discours décousu sur la religion et l’apocalypse. La lumière orange clignote, l’alarme résonne et les portes se ferment sur une ultime sentence : « un jour est égal à mille ans ». Tu ne crois pas si bien dire.

 

J’ai descendu les escaliers du métro Ménilmontant à 5h55 ce matin, ce qui est soit trop tôt, soit trop tard. La mission était simple : ne pas sortir de terre avant la fermeture, une vingtaine d’heures plus tard, et ne fourrer dans ma besace qu’un stylo, un carnet et un peu de monnaie. Pas de lecture, pas de téléphone, pas de lecteur mp3, bref, rien de ce qui constitue le kit de survie de l’utilisateur régulier des transports en commun. Si 33 mineurs chiliens ont réussi à passer 69 jours sous terre, je peux bien le faire pendant une journée.

 

Deux salles, deux ambiances, à Franklin Roosevelt

 

Pour commencer en douceur, rien ne vaut un petit tour de la capitale sur les lignes 2 et 6, les plus aériennes. Une piste pour le balancement régulier du train, une autre pour le silence des voyageurs amorphes, la bande son du petit matin n’aide pas à l’éveil. Il y a des gens avec des sacs de rando, ou cet homme à veste « AS Bourg-la-Reine », à sac Match et à casquette aux idéogrammes chinois qui ne veulent surement rien dire, et puis mon reflet dans la vitre, un taré qui prend des notes avec des yeux rouges à trois-quarts fermés. Au bout d’une petite heure, j’ai déjà l’impression d’avoir vu cent fois cette affiche promotionnelle pour le dernier Harry Potter.

 

Le basculement se produit vers 7h, lorsqu’ils commencent à se déplacer en groupes, à se parler entre eux (de plus en plus fort), et qu’il fait parfaitement jour dans le XIIIe arrondissement. Les écouteurs d’iPod fleurissent comment les exemplaires de Direct Matin, qui titre aujourd’hui sur « le premier tampon qui ne fuit pas ses responsabilités ». Certains lisent aussi des journaux. L’ambiance est très « lounge » en descendant à Franklin Delano Roosevelt sur la ligne 1, puis beaucoup plus « seventies » en montant dans la 9 à la même station. Le premier mendiant monte dans ma rame à 8h. Il porte un bandeau sur l’œil et descend à l’arrêt suivant.

 

Le matin, les passagers lisent Fred Vargas, Percy Jackson ou une biographie d’Annie Girardot, et les sièges de la ligne 7bis sont gris et saumon. Une âme charitable me tape sur l’épaule à Villejuif, terminus de la 7, et m’extirpe de mon premier et dernier somme sans savoir que mon seul but est de repartir en sens inverse. Je suis dans le dur donc je fais tilter le distributeur de Chatelet pour grignoter une gaufre en promotion à un euro. A mes côtés, alors que ma fringale se calme, un vieux beau souffle dans ses mains pour sentir son haleine. Pas forcément le genre de mec à admirer l’architecture de Gambetta, avec son joli toit vouté orné de tâches de merde et son éclairage design en rayons de soleil.

 

Sandales Quechua, crêtes rousses et l’excitation du weekend

 

Je reprends vigueur peu à peu sur le chemin entre la 3 et la 12, à Saint-Lazare, quand je croise une femme assise sur des marches qui répète la même phrase comme un mantra : « vous n’auriez pas un ticket de métro ou au moins 20 centimes un ticket restaurant peut-être ? » Elle semble surprise au moment où on lui tend une pièce puis, alors que tout le monde s’est éloigné, elle lance, sûre d’elle, « c’est quand les vacances, les mecs ? » Pas pour tout de suite. Il est 12h15 et je dois déjà monter dans la dernière ligne que je n’ai pas encore expérimentée. Une jeune fille bien mise y parle suffisamment fort dans son kit mains libres pour que l’on sache qu’elle étudie le droit des affaires. « J’ai pris le métro pour Basilique Saint-Denis, six arrêts, ça m’a semblé interminable, assure-t-elle. Que des cas soc’, c’est une autre planète. » Dans un sens, elle n’a pas tout à fait tort, l’underground au sens propre est une autre planète.

 

Une planète où l’on croise un groupe d’Indiennes en saris finement brodés et en sandales Quechua. Ou alors une fratrie de trois gamins entre 5 et 11 ans, tous possesseurs d’un iPhone et d’une crête rousse se terminant par des motifs maoris dessinés à même leur chevelure. Une planète où tu peux te faire un petit casse-dalle de midi si tu connais le Daily Monop’ des Halles, mais où tu dois craquer un nouveau ticket si tu veux vidanger ta canette. Une planète où, si tu ne fais pas attention, tu peux tomber amoureux dix fois par jour. Un coup à se bruler les mirettes, surtout lorsque l’on a passé une dizaine d’heures sous terre et que, bien installé dans la ligne 6, on oublie que la rame sort au soleil après la station Bercy.

 

Vers 17h, j’entends les premières discussions de sortie du travail.

« Il est en train de nous disséquer. Il a pris des dossiers qui ne sont pas les siens et il voulait savoir. »

« Il essaie de savoir ? »

« Oui, ça approche. »

« Bon, au moins il s’intéresse à ce qu’on fait, ça change. »

« C’est vrai, ça fait trois ans que tout le monde s’en fout. »

L’action se situe un vendredi et cette excitation du week-end commencerait presque à me gagner, alors je me prends 50cl de Volvic citron pour 2€ au distributeur de Pigalle. J’avais peur de devenir fou à la longue mais je commence presque à me sentir chez moi jusque sur les strapontins et j’ai l’impression d’être beaucoup plus à l’aise que ceux qui ne se font que quelques stations et flippent comme des malades dès qu’on les regarde dans les yeux. Si seulement mes vêtements ne me collaient pas à la peau comme ça.

 

« Rajoute un lol »

 

Déjà, un petit groupe d’adolescentes toutes apprêtées semble se rendre à une soirée. Elles portent toutes des bottes, des chaussures ouvertes et un sac à main. L’une d’entre elles a l’air plus indépendante : son sac est en patchwork et son écharpe ressemble vaguement à un keffieh. L’accordéoniste qui les bouscule en entrant à Miromesnil porte un coussin entre son ventre et son instrument, renforcé aux bretelles par du gros scotch. Plus loin, deux jeunes amoureux apprennent à se connaître et échangent leurs goûts.

« T’aimes bien les films d’épouvante ? »

« J’ai bien aimé Shinning mais j’aime pas quand ça fait trop peur. »

« Moi j’adore les films de fin du monde, avec la statue de la liberté qui est sous l’eau, tout ça. »

« Je suis un grand fan de Resident Evil, ça a démocratisé le genre Zombie. »

 

C’est l’occasion de constater que les couples ne s’embrassent en public qu’à la nuit tombée, et que les sacs commencent à faire gling-gling. Deux rasés et un rasta passent au dernier moment entre les portes qui se ferment et disent bonjour à la cantonade, leur gobelet de rosé à la main, avant de ressortir à la station suivante. Une jeune fille assure qu’elle a croisé Cricri d’amour au Queen pendant que sa copine estompe son rouge à lèvres avec un mouchoir usagé et se met du parfum entre les seins. Elle pique le portable de sa pote pour lui rédiger un modèle de texto pour un mec intéressé. « ‘Va te faire foutre’, c’est un peu violent quand même. » « Bon, ok, rajoute un ‘lol’. » Certaines lignes sont encore vides alors que d’autres se remplissent d’odeurs de vodka orange. Ou de ce couple d’Américains, très beaux, assez jeunes, pétillants et manifestement pleins d’avenir. Avec leur mini-caméra, ils filment quelqu’un sur le quai d’en face qui semble les faire mourir de rire. J’imagine que c’est un ami farceur jusqu’à ce que le wagon reparte et que je découvre un sans-abri obèse endormi sur un fauteuil.

 

Commencent à se croiser ceux qui reviennent des bars et ceux qui partent en boite, comme ce groupe de lycéens dont les costumes sont trop neufs, accompagné par cette fille qui semble ne s’être rendue compte que son décolleté était si échancré qu’en suivant les regards de ses amis. Et qui en rougit discrètement. L’heure de fin de service approche et je me dirige tranquillement vers mon point de chute pour ne pas me retrouver en rade à l’autre bout de la ville. Dans mon dernier véhicule avant la libération, trois mecs descendent une bouteille de mauvais whisky sans se parler. Un autre, isolé, a sorti sa guitare et joue à voix basse, juste pour lui. Je remonte enfin les escaliers de Ménilmontant. Une pluie fine me rafraichit. Les bars de la rue Oberkampf dégueulent sur le trottoir. Je ne dormirai pas tout de suite.

 

Texte : TP, Photo : Byhoork/Flickr

 


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