Deux souris déglinguées


Des punks, des skins, des hooligans, des cocos, des anars et même des fafs. Depuis plus de trente ans qu’elle est née, La Souris Déglinguée (LSD) se paie le luxe de réunir toutes les tribus du Paris alternatif des années 80 qui n’ont pourtant jamais cessé de se mettre sur la gueule. Ce groupe culte de la scène rock française a réuni toute sa « raya » lors d’une série de concerts ces deux dernières semaines. L’un d’entre eux nous raconte ça à grands coups de Doc Martens et de nostalgie.

 

Par Nicolas Kssis-Martov, à Paris (France)

 

« Putain t’as pris un coup de vieux. » Nico, un vieux pote, me lâche tranquillement la bastos durant une longue poignée de main virile devant les Combustibles, petite salle de Paris 12 planquée sous la coulée verte de gare de Lyon, devant laquelle passe désormais une piste cyclable résumant le choc des générations. Paname a changé, nous aussi. Les vieux fans de La Souris Déglinguée se saluent et Taï Luc, chanteur et figure de crew, accueille avec sa bonhommie habituelle les diverses fractions parfois antagonistes de la Raya, entre ex-autonomes bordiguistes et retraités nationalistes, le tout nappé de blousons Harrington.

 

Nos bides épanouis se racontent leurs vies et Nico a gardé ses éternelles rouflaquettes de fiftos du 20e arrondissement. Pour lui, le rock est atavique. Un soir de chouille rue Rébeval, il me rapporta très sérieusement que son père traversait le Channel pour aller jeter les scooters des mods du haut des falaises. L’histoire était trop belle, remettre en cause sa véracité aurait relevé d’un profond manque d’élégance. C’était un temps ou l’on s’échangeait encore des cassettes audio. En 1989, la fac de Tolbiac, en face de la dalle des Olympiades, affichait des airs de vieux squat inachevé.

 

Vingt-deux ans plus tard, défilent devant nous les ombres bien vivantes du Paris des bandes et des corporations du pavé, les originaux et les imitateurs, les conteurs et les acteurs. Souvenirs d’une époque où le vocabulaire du terroir banlieusard devait encore beaucoup à l’instituteur de la IVe République. Sur les trottoirs, les Nique ta mère savaient être adoucis en euphémismes, se marre aujourd'hui Tai Luc en se rappelant d'un castagneur qui aimait justifier ses débordements « poings et pieds »  par un furieux « ces gars-là, ils m’excèdent ».

 

Taï Luc, 30 ans plus tard

 

NTM en première partie

 

Voilà plus de 30 ans que la Souris Déglinguée sévit et survit. Depuis 1979, et surtout 1981, lorsque le groupe est sorti du bois avec un album éponyme suintant la zone et sa banlieue  de moins en moins rouge, vrombissant aux cris de guerre des tribus urbaines qui peuplaient alors une capitale moins fliquée et plus sauvage. Il faut dire que LSD cumulait en France les mandats de Sham 69, Madness, des Stray Cats et des Ramones tout en admirant le Velvet Underground et Lou Reed. Adeptes à leur corps défendant du réalisme social et victimes consentantes d’un public plus que divers, politiquement et culturellement, ceux qui firent jouer NTM en première partie quand personne ne voulait d’eux furent d’à peu près de tous les combats héroïques du macadam sonore.

 

Qui n’a pas connu Paris dans les années 80 aura donc bien du mal à comprendre. Le premier album reste une petite fenêtre sur une sub-culture juvénile qui s’étendait de Colombes à Villacoublay en survolant la rue Saint-Sauveur et celle des Cascades, dans le 20e. Une espèce de thèse musicale en sociologie du caniveau. « Paris n’est pas Londres », comme le chantait ironiquement Wunderbach, groupe frère qui refila son batteur, Cambouis, à La Souris. Mais Paris fut notre Albion. Aimer la Souris, c'est donc avant tout planter une zone franche au milieu de cette horrible place sinistrée du rock hexagonal, de Johnny Hallyday aux BB Brunes.

 

Suffisant pour que l’on revienne plusieurs fois dans la même semaine traîner ses guêtres, ses Docs ou ses Adidas à la série de concerts organisée par La Souris dans la capitale en ce froid mois d’octobre. Plus qu’une raya désormais, il s’agit d’une famille, certes un peu décomposée avec le temps, mais que l’on retrouve avec plaisir. Avant « Copains d’avant » et « Facebook », nous avions déjà les concerts de LSD pour retrouver les vieux amis ou les pires ennemis. Aujourd’hui encore, entre deux Fred Perry, les rescapés grimpent sur scène pour exhiber fièrement un tee-shirt Lonsdale usé pendant que l’ancien de Camera Silens (groupe de punk 80’s), qui fait office d’ingé-son, s’échine pour rattraper le coup.

 

La nostalgie dans les yeux

 

Melting punk

 

« Nous sommes le seul groupe de rock à avoir composé un morceau à la gloire d'un trafiquant de drogue. » Toujours sur les planches, Taï Luc s'amuse avec un certain  sens de la provoc bon enfant avant d’entamer « Khun Sa Blues ». Un hommage à un chef de guerre et commerçant illicite birman du triangle d'or, qui officiait bien avant que le Mexique n'occupe, avec les cartels Colombiens, toute l’attention de la DEA. Dans la salle des Combustibles, les fidèles déjà présents le mercredi soir pour assister au duo acoustique « à quatre » (avec en guest le batteur historique qui ne tourna jamais de clip en Asie par peur de l'avion) se retrouvent à nouveau le samedi, quand les guitares électriques reprennent leurs droits.

 

Même si tu viens avec ton fils, ou que ton pote y croise une de ses élèves de terminale, c’est le seul endroit où tu oses toujours, la quarantaine passée, beugler des paroles et pogotter à l’ancienne, en gardant quand même le manteau pour amortir les coups, faut pas charrier.  Ok, tout le monde ne chante pas exactement les mêmes chansons avec le même engagement, d’« En France » à « Camarade », de « Jeune voleur » à « Saint-Sauveur ».  Un groupe qui a réussi à être à la fois anticommuniste, anticolonialiste et antiraciste brasse forcément autant de malentendus que d’inconditionnels. Rajoutez-y enfin la connexion asiatique d’un groupe tourné vers l’est et les vielles amitiés de France et de Navarre, vous aurez là un beau melting punk bordélique à souhait. A son habitude, Thai Luc attend son public à la sortie, n'oublie rien ni personne, envoie des vannes et des souvenirs, en Wikipédia ambulant de l'anecdote urbaine. « Comme toutes les drogues envahissantes, ta nostalgie est permanente. »

 

Texte : NKM ; Photos : Yann Levy

 


 

Dédicaces : Philippe des «héros du Peuple sont immortels»,  Nico le rockab of Belleville, Farid & Omar Halles attitudes, Olivier Mods from Montrouge et Ingmar Psycho of Lisieux, Franck & Marjorie de Technikart (bienvenue !) & Loïc «Jolie Môme».

Bouquin : Olivier Richard, « La Souris Déglinguée. Histoire d'un groupe de rock'n'roll » (Camion Blanc)

Galette : La Souris déglinguée, « As tu déjà oublié ? » (Clandestines)

Minitel : http://clandestines79.fr
 



La photo à la une

La fin de l'espèce (Gaëlle Pitrel)