Alors que les chefs d’Etat du G20 se réunissaient pour discuter crise et porte-monnaie, l’organisation du sommet avait siphonné les rues de la ville de Cannes et rempli la salle de presse du palais des festivals. Rencontre en texte, son et photos avec des journalistes qui se mettent bien, des commerçants qui s’emmerdent et un moine bouddhiste qui tape sur un tambourin avec un stylo.

 

Par Gabriel Siméon, Clément Baudet et Luc Allain, à Cannes (France)

 

Le passage de cinq hélicoptères de l'armée au dessus de l'A8 annonçait déjà la couleur à 50 km de Cannes, ce jeudi 3 novembre. Il faut passer, bien sûr, par un portique de sécurité pour accéder au centre international de presse aménagé dans le Palais des festivals, et une journaliste chinoise ne comprend pas les consignes. «Tu speak english toi ?» demande un policier à l'un de ses collègues. «Ouais, a litteul». Espérons pour l’image de la France que Barack Obama n’a pas eu à passer par là.

 

En pénétrant à l'intérieur du centre de presse, un G20 sculpté en macarons et une allée de bonbons géants aux couleurs des nations représentées font office d'accueil. L'événement sera lourd ou ne sera pas. Tout a été fait pour le confort des quelque 3000 journalistes français et étrangers. Fausse moquette, mobilier au design résolument écologique, espace lounge où l'on engloutit sodas, cafés et croissants à volonté sur fond d'Island in the Sun des Weezer. Des conditions de travail « optimales » selon Bernard Valéro, porte parole du ministère des Affaires étrangères. Quelques flaques de café trahissent l’excitation générale à l’approche de l’événement.

 

 

Autour des écrans montrant l'arrivée des chefs d'Etat, des journalistes cassent leurs stylos sur leur bloc-note et d’autres vont jusqu'à enregistrer les images diffusées. L'écrasante majorité d'entre eux n'a en réalité pas le droit d’accéder à la zone 1, celle où se baladent tranquillement les politiques et un pool de médias triés sur le volet. Les préoccupations du G20 semblent bien loin et, en attendant qu'il se décide quelque chose, le sommet des journalistes prend le dessus. En salle de rédaction, on troque ses cartes de visite, on twitte, on fait la sieste. Certains ont même les yeux rivés sur Master Chef ou sur une vidéo de lego-porno. Vu que le badge presse affiche le média et le pays d'origine, l’événement ressemble vite à une soirée speed dating où chacun prend soin de vérifier à l'avance les critères de son prochain interlocuteur. Sur le parvis, parmi les fumeurs, on tombe sur l'équipe du Petit journal de Canal. Les types sont blasés. Rien à se mettre sous la dent. Si la salle de presse ne suffisait pas, il ne leur restait pourtant qu’à aller trainer un peu à l’extérieur.

 

« C'est mort comme à la Toussaint »

 

À l'extérieur, dans un centre-ville verrouillé par les CRS, de rares passants « accrédités » rentrent chez eux sans s'attarder dans la rue. Un vieux de la vieille, moustache protubérante et bague tête de mort au doigt, a le mot juste : «C'est mort comme à la Toussaint». La gérante botoxée d'un magasin de chaussures haut de gamme vient confirmer la morosité qui s'est abattue sur la ville: «Cet ennui, c'est insoutenable. Ça fait quatre jours qu'on fait aucun chiffre». Elle fait partie des quelques commerçants à avoir levé le rideau cette semaine, sans doute dans l'espoir qu'un riche Saoudien vienne dévaliser son stock de godasses, mais sans succès. À quelques pas de là, on retrouve enfin le « bonbon » géant aux couleurs de la Grèce. Séparé de ses homologues du Palais des festivals, on a apparemment trouvé plus drôle de le mettre juste devant une banque. C’est donc ça le fameux humour cannois.

 

En franchissant le checkpoint qui sépare la zone 2 de la zone «libre», un son de tambour. C'est Toyoshige Sekiguchi, probablement le seul manifestant anti-G20 à Cannes. Ce moine bouddhiste japonais a fait spécialement le déplacement pour venir demander l'éradication du nucléaire, avec un détour par Marseille pour convaincre le maire, Jean-Claude Gaudin, de rejoindre l'organisation Les Maires pour la Paix. À Cannes, son action se limite à tapoter avec un stylo sur la peau de son tambourin. Mais le lieu est bien choisi. Derrière lui, une affiche publicitaire proclame que «L'Histoire s'écrit à Cannes». Juste en face, au commissariat, huit Tibétains viennent de sortir de garde à vue pour avoir tenté de dérouler une banderole dans la matinée. Ultime preuve de la parano ambiante, un policier arrête un gendarme à moto pour le contrôler.

 

 

Un stylo Parker et un kit de soin l'Occitane

 

«Ce sommet permet de mettre Cannes sous les projecteurs de l'ensemble de la presse internationale,indique Bernard Valéro. Les retombées risquent d'être exceptionnelles en termes d'image.» On tient en effet à ce que les journalistes gardent un bon souvenir de leur passage en France. Dès l'arrivée à Cannes, chacun s'est ainsi vu remettre un sac rempli de cadeaux offerts par les partenaires, dont un guide Michelin de la Côte d'Azur, un stylo Parker, un kit de soin l'Occitane (valeur : environ 68€) et d'autres «goodies». Sans oublier les repas, offerts eux aussi, qui vont chercher un peu plus loin que le jambon-beurre. Buffet et vin à volonté, décoration soignée, musique jazzy dans les toilettes. Au bar, Olivier Mazerolle de BFMTV se sert un coup de rouge et, si certains engloutissent leur pitance vite fait pour se remettre au boulot, la plupart reprennent volontiers du bio dans leur assiette.

 

Du bio parce qu’officiellement, ce sommet se veut écoresponsable. Mais officieusement, ce sont plus de 600 repas qui sont partis directement à la poubelle jeudi midi. L'appétit des médias a été surestimé. Un journaliste radio commente : «Je sais pas si on sortira de la crise financière, mais ici on va pas mourir de faim». Si le septième de la population mondiale pouvait avoir son pass presse, ça résoudrait déjà quelques problèmes.

 

Texte : Gabriel Siméon, Diaporama sonore : Clément Baudet et Luc Allain

Forbidden

You don't have permission to access /index.php on this server.

La photo à la une

La fin de l'espèce (Gaëlle Pitrel)