01 11 111 010 : le slogan de Jun

 

Un petit village de 4000 habitants perdu au milieu de la campagne andalouse, des jeunes qui fument des joints et qui se tatouent des araignées sur le torse : en dépit des apparences, Jun a 15 ans d'avance sur tout le monde. Reportage dans la ville où l'avenir de la démocratie se construit sur twitter, à l’heure des élections générales espagnoles et de la crise.

 

Par Pierre Boisson et Léa Gauthier à Jun (Espagne)

 

«Vous savez, dans le village, en ce moment précis, tout le monde sait déjà que vous êtes ici avec moi.» Calé entre son Imac 24 pouces, un écran plasma scotché au mur et un drapeau avec un slogan codé en binaire, le maire José Antonio Rodriguez Salas nous offre un accueil orwellien à Jun. Mairie verrouillée par une serrure à reconnaissance digitale, maisons robotiques intelligentes et lotissements auto suffisants : cette petite ville de la banlieue de Grenade, perdue sur les contreforts de la Sierra Nevada, est un livre d’anticipation à elle seule. A l’heure des élections générales espagnoles, son maire, que Romano Prodi avait un jour surnommé «le père de la télé-démocratie» a décidé d'accélérer encore la cadence. Depuis peu, Jun est devenue la première ville au monde à utiliser twitter dans son fonctionnement quotidien. Désormais, tous les employés de Jun ont un profil et, du jardinier au maire, chaque citoyen peut contacter directement chaque service de la municipalité et ainsi participer instantanément à la gestion de la cité. «La bureaucratie n'existe plus chez nous, tranche José Antonio Salas. A Jun, nous avons 15 ans d'avance sur le monde».

 

Des antennes en boites de Pringles


Et c’était pourtant mal barré. On est en 1999 et Jun connaît une douce décrépitude. Ville-dortoir de la voisine Grenade, la municipalité andalouse ressemble de plus en plus à une chambre à coucher désertée. A peine 900 habitants, la céramique comme seule activité industrielle, bref, pas de quoi envisager le XXIème siècle très sereinement. C'est à ce moment décisif que le conseil municipal décide d'inverser le cours de l'histoire : le 28 décembre 1999, Jun devient la première ville au monde à déclarer l’accès à Internet «droit universel des citoyens». «Une initiative extrêmement audacieuse» selon André Santini, qui affirme que son Issy-les-Moulineaux, partenaire de la cité andalouse, partage «la même ambition de favoriser le développement de la société numérique». A l'origine de ce coup de tête, auquel le New York Times consacre quatre pages, José Antonio Salas, alors adjoint au conseil municipal. Jun n'a pas d'argent mais José Antonio a des idées. Pour concrétiser la déclaration, il offre aux habitants des antennes wifi révolutionnaires. «C'est vrai que c'était un peu artisanal, confie-t-il. Un Américain avait alors démontré  que les meilleurs antennes wifi étaient des boîtes de Pringles. Alors on en a mis à toutes les fenêtres du village». Les jeunes se gavaient de gâteaux apéritifs addictifs et les vieux prenaient des cours d'alphabétisation digitale : Jun entrait juste à temps dans son siècle.

 

Depuis, José Antonio Salas n’a pas relâché ses efforts. Il a commencé par devenir maire avant de s'attacher à placer sa bourgade à la pointe de la démocratie numérique. En 2001, le portail internet de Jun accueille deux millions de visiteurs uniques pour le premier conseil municipal retransmis en direct. Pour une population de 4328 habitants. L'opération est un succès et l'idée est pérennisée, puis améliorée : les conseils municipaux ne sont plus seulement numériques, ils deviennent participatifs. Derrière leurs écrans, les Juneros peuvent intervenir et participer à la vie politique de leur ville. Le dispositif est impressionnant. Maria José, la responsable technique, en sait quelque chose. «Heureusement qu'il n'y a pas des conseils municipaux tous les jours, feint-elle de se plaindre. Au début, les habitants pouvaient créer le pré-ordre du jour en transmettant leurs demandes par mail ou par formulaire. Mais aujourd'hui, on a des caméras Haute Définition et plusieurs écrans plats. Pendant le conseil, le compte twitter du maire est ouvert, tous les messages apparaissent au fil des débats et sont pris en compte par le conseil.»

 

José Antonio Steve Jobs Rodriguez Salas

Derrière son ordi, José Antonio Salas n'est pas peu fier. Beau gosse aux yeux bleus et à la ligne travaillée, le maire n'a pas une dégaine de geek mais il en a le comportement. Le matin, après avoir allumé sa lumière, son premier geste est de tendre le bras pour choper son iPhone et consulter ses mails. Addict, José Antonio réussit à répondre à 129 mails par jour et suit presque en direct l'évolution de son nombre de followers. «Cela a du augmenter depuis tout à l'heure. Regarde, il n'en manque plus que 4 pour atteindre les 33 000, et encore, cela met un peu de temps à s'actualiser, on doit déjà les avoir dépassés.» Surtout cet homme, qui refuse de révéler son âge mais qui indique sur son blog avoir 1,04 grammes de créatine par litre d'urine et de la bilirubine en quantité suffisante, aime les coups d'éclats. Un mec bluffant pour «son dynamisme et sa passion de l'innovation», d’après André Santini. En 2008, il reçoit le prix du meilleur blog de l'année par la télévision publique espagnole RTVE pour son site perso, où il pose les jalons de l'administration électronique. Cette année, en prévision des élections générales, il a décidé d'envoyer du lourd : célébration de mariages gays via internet, campagne électorale exclusivement numérique et compte twitter pour tous les employés municipaux. Cet homme n'est pas seulement un énorme geek, il est perspicace. «Maintenant que je suis devenu fou moi-même, je vais rendre dingues les fonctionnaires municipaux, s'exclame-t-il. Mais tout le monde y gagne : les employés municipaux, dont le travail n'était pas très reconnu, ont l'opportunité de le défendre et le valoriser. Les citoyens, eux, ont la possibilité de les contacter directement à n'importe quel moment.» Désormais, quand on parle de démocratie électronique, Jun est devenue une référence incontournable : à force d'innovation, @alcaldejun a fini par placer son bled sur la carte. Cela tombe bien, car Jun a un message pour la planète.

 

Démocratie directe et coupé sport


«Ce qu'on fait ici, c'est une expérience sociologique pour le monde. On a la recette électronique de ce qui va se passer sur la planète dans les prochaines décennies.» Rien que ça. José Antonio Salas dévoile ces ambitions sans fanfaronnade. Vouloir changer le monde n'est pas un effet d'annonce, c'est l'objectif numéro 1 du maire. Pédagogue, il tend une chaise et invite à le rejoindre là où tout se passe, derrière l'écran monstrueux de son Imac. «Jun est un lieu pour expérimenter. Quand on a déclaré Internet droit universel des citoyens en 99, tout le monde m'a demandé à quoi ça pouvait bien servir. Mais ce n'était pas innocent. Cette même déclaration, la Finlande, une des sociétés d'information les plus avancées, l'a faite il y a un an et demi. La France va la proclamer l'année prochaine et l'ONU l'a prévue en 2015. Tout ce que les autres font, nous on l'a mis en place il y a dix ans». Le maire conçoit sa ville comme un laboratoire politique à taille réelle. On y teste ce que personne ne peut ou ne veut faire ailleurs. C'est ici que le gouvernement espagnol a choisi de lancer le premier test d'élections électroniques et mobiles en mars 2004. Ici encore que sont mis à l'essai des prototypes de maisons intelligentes. L'administration mobile a été mise en place au début des années 2000 et la police utilise des smartphones depuis 2002. «Aujourd'hui, il suffit d'envoyer un tweet à @policiajun et l'intervention est immédiate. Et si une grand-mère veut faire changer une ampoule de lampadaire qui a grillé dans sa rue, elle contacte directement l'employé en charge de l'entretien

 

Mais cobaye n'est pas un métier facile et le maire avoue s'être gouré à plusieurs reprises. Au début, José Antonio Salas pense créer un réseau social dédié pour reconstituer numériquement les interactions sociales de la ville. «C'est sexy mais ça ne fonctionne pas. Toutes les expériences locales ont été un échec. Les gens veulent utiliser ce qui existe. Alors on a choisi Facebook.» Nouvel échec. Trop lent, trop difficile de retrouver les informations, le réseau social aux centaines de millions d'utilisateurs s'est avéré inadapté au moment d'organiser la participation directe aux conseils municipaux. En mai dernier, le maire a alors initié un revirement total. «On est passé à Twitter, raconte-t-il. C'est instantané, plus rapide, plus efficace. La limite des 140 caractères t'oblige à envoyer des messages synthétiques avec les informations vraiment importantes. Tout le monde s'y est mis.» Jun ne prétend pas avoir la recette miracle mais a le mérite de s’entêter pour penser la démocratie de demain dans son exercice quotidien. «On ne doit pas se tromper dans le rapport entre la technologie et les personnes : il faut penser à partir des gens pour aller à la technologie, pas le contraire. Pour moi, plus important que voter ou faire des référendums, c'est commenter le vote. Si je pose une question aux citoyens, je dirige déjà les gens. C'est mieux si ce sont eux qui choisissent la question, non ?»

 

Une église 1.0

 

Loin d’éloigner le maire de ces questions, la crise qui secoue l’Espagne (où 40% des jeunes ne connaissent du monde du travail que les files d'attente devant le pôle emploi) l’a renforcé dans ses convictions. Car en Andalousie, considérée comme le Mezzogiorno espagnol, comme ailleurs, les Indignés espagnols en veulent autant aux politiques qu’aux banques ou aux agences de notation. José Antonio Salas sait que son parti, au pouvoir depuis 2004, est en partie responsable de la crise de confiance, mais le maire veut croire que le PSOE peut aussi être partie de la solution. «S'il y a autant d'Indignés dans le monde et en Espagne en particulier, cela signifie qu'il faut changer quelque chose, admet-il en pianotant sur son téléphone au volant de son coupé sport rouge. Et qu'il faut le faire ici». Jun comme laboratoire, encore. «Les indignés reprochent au monde politique son opacité et ils ont raison. Quel est notre objectif en faisant utiliser Twitter par toute la municipalité ? La transparence. Ils savent que je suis en voiture avec vous, ils connaissent les trajets de la police en direct à travers wikilogs. Ils savent que ce matin j'avais une réunion à Grenade et que la mère de la secrétaire est décédée dans la nuit. Les citoyens savent tout ce qu'il se passe».

 

Rubalcaba les pieds sur la table


Cette vision Big Brother peut faire flipper mais André Santini valide également l’idée. «Les nouvelles technologies peuvent permettre à tout citoyen de s’exprimer publiquement, de partager sa vision, considère le maire d’Issy, qui participe aux côtés de Jun, Berlin ou San Francisco au programme Global Cities Dialogue. C’est aussi une plus grande transparence, une plus grande confiance dans l’intelligence collective. Bref, tout le contraire de ce que nous avons vécu dans l’Histoire.» De fait, à Jun, la démocratie directe a un peu plus de gueule que les «débats participatifs» de Ségolène Royal, les citoyens pouvant choisir jusqu’à la couleur des façades des bâtiments municipaux. A noël dernier, la municipalité a lancé une consultation pour savoir comment les habitants souhaitaient utiliser l'enveloppe budgétaire habituellement consacrée aux illuminations. Les Juneros ont finalement décidé de payer des chômeurs de la ville pour qu'ils fabriquent eux-mêmes les décorations de Noël. Le résultat était certes hideux mais, en pleine crise économique, l'important était sans doute ailleurs.


José Antonio Salas aime sa fonction d'élu local («la vérité ? Jun me passionne») mais il sait aussi qu'il serait dommage que ses expériences andalouses ne servent qu'à 4000 personnes. Jun ne demande ainsi qu'à être copiée. Outre ses partenariats avec Bruxelles et Issy-les-Moulineaux, ce microbe politique accueillait en février dernier une rencontre numérique avec 43 responsables politiques sud américains, dont les maires de Buenos Aires et Bogota. Au sein du PSOE, José Antonio Salas, surnommé «El nino Jun» [l'enfant Jun], est donc vu comme un agitateur capable de rénover le parti, d'insuffler un peu d’air frais. La figure idéale au moment d'aborder des élections générales (premier tour ce 20 novembre) où tout semble déjà perdu pour la formation au pouvoir. «Rubalcaba, dans un moment où il n'a de temps pour rien, a voulu me voir une demi-heure. Ça a duré un peu plus longtemps que prévu... », explique-t-il en montrant sur son iPhone les photos du candidat PSOE à la succession de Zapatero après 4h de réunion, les pieds sur la table et la tête entre les mains, déconcerté par la fougue du maire. Depuis, Alfredo Perez Rubalcaba a changé son approche de twitter, l'utilisant comme un outil de dialogue, non plus comme un relai de mini communiqués de presse, et a fini par exploser son nombre de followers. José Antonio Salas ne se destine pas pour autant à un job de community manager du parti. L'ambition est, comme toujours, plus élevée et le maire voit sa ville comme le milieu relayeur d'une dream team numérique : «Moi je veux montrer à mon pays ce qu'il est possible de faire. Imagine ce que pourrait être l'Espagne demain avec Jun au niveau local, Patxi Rodriguez et le pays basque à l'échelle régionale et Rubalcaba à la tête du pays !»


« Rien d’autre à faire que fumer des joints »


Un enthousiasme pas forcément partagé par tout le monde au bled. «Le maire est un fils de pute. Note ça dans ton carnet. Il aime bien passer à la télévision, mais nous les jeunes de Jun, on n’a pas de boulot». Il est midi, Salva et ses potes traînent sur une place de la vieille ville. Eux préfèrent faire des tours de scoot et rouler des spliffs plutôt que d'envoyer des tweets. «On n’en a rien à foutre d'Internet, nous, on veut du boulot. Ici, on n’a rien d'autre à faire que fumer des joints. J'ai entendu dire qu'il y avait du taff sur la construction d'un pont, là bas à Cuba, mais le billet coûte trop cher.» La crise économique, même à Jun, n'est pas virtuelle. Les deux plus grosses entreprises de céramique, qui employaient chacune 400 personnes, ont fermé, laissant les plus jeunes, qui ne distinguent pas Cuba du Panama, sur le carreau. Toutes les belles idées numériques n'y ont pas changé grand chose. «Je cherche des sorties aux jeunes qui travaillaient dans la construction, le secteur le plus touché, mais la situation est compliquée», confesse à demi-mots le maire. Pour le moment, même si Reebok a implanté un centre de recherche dans la ville, les initiatives de Jun en matière de télédémocratie n'ont pas eu de retombées économiques concrètes. Le cobaye est tondu, à poil pour l'hiver. «Quand je sors, tout le monde me dit ''ah ouais, tu es de Jun, le super village, là'', raconte Luis, une araignée tatouée sur le torse et un bédo à la main, confirmant au passage les propos de Salva sur la jeunesse du coin. Tu parles ! Je leur réponds toujours ''mon vieux, si tu savais ce que c'est Jun'' ».
 

Les golden boys de Jun

 

Pas fou, le Parti Populaire a donc tenté de rebondir sur ce mécontentement en menant une campagne anti-geek lors des dernières élections locales avec comme slogan «Pour un maire réel, pas virtuel». Ce fut un échec total : José Antonio Salas n'a peut-être pas le soutien du lobby des fumeurs de joints mais il est le seul maire de toute la région à avoir été réélu malgré l’échec national du PSOE aux municipales. Son succès se traduit même démographiquement avec une population considérablement rajeunie, comme l’explique un employé municipal, pyramide des âges à la main. Javier énumère : «La prof d'allemand. Et l'Argentin aussi, qui est venu avec sa famille. Il y a aussi Lisa, une traductrice du parlement européen, qui travaille à Jun.» Avec cette population jeune et acquise à sa cause, ses dizaines de milliers de followers et ses 9000 fans facebook, José Antonio Salas pourrait bien rester maire à vie, histoire d’innover encore avec un populisme 2.0. «C'est en effet une problématique importante. Comme en démocratie, Il faudra veiller à garantir les règles du jeu», assure-t-il en nous conduisant vers le pavillon des arts qui surplombe la ville. Pour la campagne des élections générales, il n'a pourtant pas vraiment abandonné le twitter officiel au profit de son profil perso, moins suivi, mais il promet de remettre @alcaldejun au prochain maire en même temps que les clés de la ville. La visite futuriste, elle, se termine devant un musée-dôme gigantesque à l'architecture toute stalinienne. «On est encore en construction, mais ça devrait bientôt être fini. C'est beau, non ?». Ou pas. Reste à espérer que Jun nous en apprenne plus sur l'avenir de la démocratie que sur le futur de l'architecture. Ou des décorations de noël.


Texte : PB et LG. Photos : LG



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