Vendredi 20 h 00. Sten & Lex font face au M.U.R qu'ils n'ont pas encore touché mais qu'ils doivent finir pour le lendemain. Il faut dire que les deux italiens se sont plantés et ont passé les deux derniers jours à tapisser d'autres briques.

Samedi, 11h00. Le couple n'a pas beaucoup dormi mais un gigantesque portrait anonyme est collé au mur. Reste leur partie préférée : massacrer le pochoir. Interview entre deux coups de cutters.

 

La nuit s'est bien passée ?

Oui, mais on a du travailler jusqu'à 3h du matin. On s'est trompés en fait. Tu sais, notre travail c'est de coller une affiche sur un mur et de la découper ensuite. Nous, on a cru que le mur qu'on devait faire était celui de l'atelier. Du coup, on a bossé deux jours dessus et on s'est rendus compte hier que ce n'était pas le bon. Voilà, on est un peu en retard.

 

C'est la troisième fois que vous venez à Paris. Quelle est votre ville préférée pour graffer ?

En réalité ça change chaque année. Il y a eu une période où Barcelone était magnifique pour peindre. Maintenant, je crois que le mieux c'est l'Europe de l'Est. Parce qu'il y a plein de festivals et beaucoup d'immeubles abandonnés. Des villes comme Poznań ou Varsovie sont pleines de bâtiments sans fenêtres.

 

Pourquoi aimez-vous particulièrement les immeubles en ruine ?

On aime les endroits décadents. Notre travail est en lui-même un processus de décadence : le papier du pochoir a sa propre vie, se dégrade avec le temps, avec le vent. C'est une œuvre qui se détruit petit à petit.

 

Et vous continuez à travailler en Italie ?

Oui, il y a une très bonne scène de graff à la brosse, avec Blu, Dem et maintenant Moneyless. On a une sorte d'école italienne, avec cette peinture à la brosse, des formes énormes, une culture du mural.

 

 

La plupart de vos pochoirs sont des portraits d'anonymes. Pourquoi peindre des visages inconnus alors qu'on peut être célèbre en graffant le visage d'Obama deux cent millions de fois ?

(Rires) Quand on a commencé à graffer en 2001, on reproduisait les portraits des acteurs ou des réalisateurs de nos films préférés. On a fait les portraits d'Orson Welles, de Hitchcock ou de David Lynch. Mais c'était il y a 10 ans. Aujourd'hui, il y a des pochoirs reproduisant le visage d'une personne célèbre dans le monde entier. Nous, on a refusé cette pop culture et on a décidé de peindre des personnes anonymes, sans réel message politique dans notre travail.

 

Le street art engagé, c'est pourtant la mode non ?

C'est même l'un des aspects les plus communs dans le street art actuel. Certains artistes qui le font sont très bons, mais il y en a plein d'autres qui se mettent au street art en copiant les pochoirs de Banksy. Mais c'est une tendance plus lourde encore : tout l'art contemporain est de plus en plus connecté aux problèmes sociaux. Nous, on ne croit pas que l'artiste puisse parler des problèmes sociaux. De toute façon, le street art, de manière générale, a une signification politique ou sociale puisque c'est dans l'espace public.

 

Cette technique de détruire le pochoir que vous utilisez est aussi une manière de s'opposer à la marchandisation du street art ?

De nombreux street artistes ont l'habitude de reproduire les mêmes personnages ou le même pochoir. Je crois que Banksy a été l'un des premiers à utiliser ses pochoirs une seule fois. Car le pochoir n'est qu'un moyen non ? Reproduire éternellement la même chose est un non sens. Je ne sais pas si la pop culture est morte mais en tout cas la répétition dans l'art est dépassée. Notre travail consiste justement à détruire la matrice et ainsi créer l'impossibilité de la reproduire, ce qui est un paradoxe pour le pochoir.

 

Banksy vous a invité à peindre à ses côtés au Cans Festival en 2008, mais en même temps il incarne cette commercialisation du street art à laquelle vous vous opposez ?

Banksy. Je pense que c'est... Oui. Mmm. (rires). C'est vrai que Banksy a une double face. Il a développé l'intérêt pour le street art et en même temps il détruit son authenticité. Beaucoup de nouveaux artistes ne sont là que pour le show. C'est juste pour la mode. Il y a aujourd'hui très peu de bons artistes, qui veulent juste montrer leur œuvre. Et pourtant, l'important à la fin, c'est toujours le résultat de ton travail.

 

 

Propos recueillis par Pierre Boisson

 



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